dimanche 18 juin 2023

du mois de juin 2023

 Du mois de Juin 2023

 

Les orages quotidiens, chez nous dans le sud, en ce mois de juin 2023, justifient bien le nom de ce mois dédié à Junon la déesse capricieuse.

La fête de Saint Erasme de Formia le 2 juin, la fête de Saint Guy le 12 juin et le temps dit « de Roland Garros » - un temps changeant avec de brusques périodes de fortes chaleurs, puis des chutes de température notamment en soirée, c’est-à-dire un temps de mousson, ce qui justifient pour cette période le qualificatif de « Mousson d’Europe » -, se situent bien dans ce contexte.

Le Feu de Saint Elme et la Danse de Saint Guy, deux saints fêtés ce mois, me font revenir vers vous avec la description de deux phénomènes particuliers qui nous ont laissé deux expressions bien connues dont on a oublié les origines. Voici donc une chronique pour un mois de juin avec « le Feu de Saint Elme » et la « Danse de Saint Guy ».

Bonne occasion de vous dire que ma santé, qui m’a obligé à prendre un rythme de vie différent, au passage dans le club des octogénaires, est plutôt bonne. Jusqu’à la prochaine fois ! Merci à tous ceux qui m’ont écrit, inquiets de ne pas voir tomber dans leur boite à courrier, une nouvelle chronique, comme j’avais l’habitude de le faire !

Il y aura sans doute d’autres chroniques sur un rythme de parution différent. Il y a tant de choses à dire encore sur le temps qu’il fait, et les saisons, les dictons fêtes et traditions.  

Il vous faudra aller sur mon site : https://jeancevenne.blogspot.com pour voir s’il y a du nouveau, sans qu’un courriel vous ait prévenu plus personnellement au préalable.

L’expression « feu de saint Elme » est très étroitement liée à une période de mauvais temps et d’orages.  Erasme, fêté le 2 juin, devenu par altération Elme, était évèque de Formia en Italie, au IV e siècle. Condamné à être brûlé vif il fut enduit de poix. La poix brûla mais pas l’homme. On dit aussi qu’il aurait continué à prêcher après que la foudre eut frappé le sol près de lui. Ce  serait  l’origine de l’expression «  le feu de saint Elme »  pour un feu qui ne brûle pas. Les marins ont appelé « feu de saint Elme », un phénomène qui se produit souvent par temps d’orage au sommet de la mâture des vaisseaux et se manifeste par l’apparition d’une aigrette brillante et de petites gerbes de feu se déplaçant sur les cordages. Il engendre frayeurs et superstitions. « Le feu de saint Elme allant aux mâts, indique le vent grands ébats » ; « le feu de Saint Elme sur le pont, garez de la mer l’entrepont ». Saint Elme devint ainsi patron des marins qui redoutent les gros orages en mer. Un feu de saint Elme est alors vu comme un signe de protection du saint.

Il s’agit en fait d’une décharge électrique plus ou moins continue de faible intensité, qui émane d’objets présentant un champ électrique superficiel élevé. L’explication est récente, la description est ancienne.

On sait aujourd’hui que cela peut se produire aussi en très haute altitude, au-dessus des cumulonimbus, aux extrémités des ailes des avions. Un phénomène similaire a été observé le 24 juin 1982, lorsque le Vol 9 British Airways a traversé un nuage de cendres volcaniques rejetées par l'éruption du Galunggung en Indonésie, ce qui entraîna l'arrêt des quatre moteurs.

Pline l'Ancien avait déjà observé le phénomène comme suit : « Il se montre des étoiles dans la mer et sur la terre. J'ai vu, la nuit, pendant les factions des sentinelles devant les retranchements, briller à la pointe des javelots des lueurs à la forme étoilée. Les étoiles se posent sur les antennes et sur d'autres parties des vaisseaux avec une espèce de son vocal, comme des oiseaux allant de place en place. Cette espèce d'étoile est dangereuse quand il n'en vient qu'une seule ; elle cause la submersion du bâtiment ; et si elle tombe dans la partie inférieure de la carène, elle y met le feu. Mais s’il en vient deux, l'augure en est favorable ; elles annoncent une heureuse navigation : l'on prétend même que, survenant, elles mettent en fuite Hélène, c'est le nom de cette étoile funeste et menaçante. Aussi attribue-t-on cette apparition divine à Castor et à Pollux, et on les invoque comme les dieux de la mer. La tête de l'homme est quelquefois, pendant le soir, entourée de ces lueurs, et c'est un présage de grandes choses. La raison de tout cela est un mystère caché derrière la majesté de la nature. »

Hergé, en 1960, décrit le feu de saint Elme dans « Tintin au Tibet » : lorsque le capitaine Haddock escalade un flanc de montagne, son piolet est soudain enveloppé par un champ électrique (curieusement de couleur verte), et Tintin lui explique le phénomène.

Dans le roman Moby-Dick d'Herman Melville, au chapitre CXIX, les Bougies : « Regardez là-haut ! cria Starbuck, le feu Saint-Elme ! les revenants ! les revenants ! » Les extrémités des vergues étaient entourées d'un feu pâle, et, touchées au sommet de chaque paratonnerre à triple pointe, par de blanches flammes effilées, les trois grands mâts brûlaient silencieusement dans l'air sulfureux, comme trois cierges gigantesques devant un autel.

Dans le film de même nom, de John Huston, vers la quatre-vingt-dixième minute, le capitaine Achab maitrise le feu de Saint-Elme.

Jules Verne lui aussi évoque ce phénomène dans « Voyage au centre de la Terre » quand un orage est sur le point de se déclarer dans la grotte souterraine. Un feu de Saint-Elme se déclare sur le mât de leur radeau.

On trouve encore ce phénomène dans le roman « Premier de cordée » de Frison-Roche lorsqu'un orage s'abat sur une cordée se trouvant dans le massif des Drus.

Un phénomène et une expression liés aux caprices du temps, à la mauvaise humeur de Junon et au mois de juin !

Saint Elme était le patron des pécheurs et jusqu'à la révolution, les marins marseillais placèrent leur corporation sur son vocable. Il était censé protéger tous les bâtiments allant sur mer du feu de Saint-Elme, un phénomène électrique qui annonce l'approche ou la fin d'une tempête.

Le branle de Saint-Elme est une danse traditionnelle spécifique à la corporation des marins de Marseille. Primitivement, jusqu'en 1700, ce branle en l'honneur de saint Elme, fut un grand défilé dans la cité phocéenne qui se déroulait annuellement et attirait nombre de spectateurs étrangers. Sans doute interdit, le branle refit son apparition et fut pratiqué, en présence d'un prêtre, avant chaque baptême d'un bateau et sa mise à flot. C'est actuellement l'une des plus célèbres danses folkloriques provençales avec la farandole.

Il est souvent question de cette danse « branle de Saint Elme » dans de nombreux ouvrages publiés sur Marseille.

C'est ce que signalent Diderot et d'Alambert dans leur Encyclopédie : « Branle de Saint Elme, fête qui se célébroit autrefois à Marseille la veille de Saint Lazare. On choisissoit les plus beaux garçons et les filles les mieux faites ; on les habilloit le plus magnifiquement qu'on pouvoit ; cette troupe représentoit les dieux de la fable, les différentes nations, et, elle étoit promenée dans les rues au son des violons et des tambours. Cette mascarade s'appelloit le branle de saint Elme. ». Philippe Le Bas, dans son Dictionnaire encyclopédique de l'Histoire de France, précise : « Cette fête a été supprimée vers l'an 1703. ».

Le branle de Saint-Elme renaquit lors de la mise à l'eau de chaque nouveau bateau. D'un défilé des plus beaux pêcheurs et les plus accortes poissonnières, il devint un jeu entre les marins et leurs épouses, un jeu où danseurs et danseuses ont un rôle égal.

Placer sa barque sous la protection du saint était un jour de fête. Sur le rythme des tambourins, danseuses et danseurs faisaient le tour du quartier. Puis ils exécutaient le branle autour du bateau en jetant des fleurs sur le pont. Leur danse finie, le prêtre donnait sa bénédiction. Ce n'est qu'ensuite que le patron régalait tout le monde lors d'un banquet où figuraient les tourtihado (gâteau à l'anis en forme de couronne).

Plusieurs autres rites symboliques ont été soulignés dans cette danse dont celui du mât, assimilé à un arbre cosmique, et de la marche en serpent des danseurs.

Frédéric Mistral, dans son poème Lo galerian, fait chanter :

 

Ieu ausi amont lo gau

Que canta sus lo teume

Adiéu patron Sigaud

Lo brande de Sant-Eume

Lo gau ò non lo gau

Fasèm coma se l'è-è-ra

Lanlira, lanlèra

E vòga la galèra

 

J’entends là-haut le coq

qui chante sur le tillac

Adieu Patron Sigaud

Le Branle de Saint Elme

Le coq ou pas le coq

Faisons comme si ça l’était

Lanlire lanlère

Et vogue la galère

 

Du « branle de Saint Elme » qui est une danse, Juin nous fait passer à la « danse de Saint Guy » qui n’est pas vraiment une danse !

Cette fois le lien de ce qu’on a appelé la « danse de Saint Guy » avec le mois de juin se trouve dans les moissons de ce mois puisque son origine serait dans l’ergot du seigle (dont était fait le pain), un champignon hallucinogène.  On se souvient du « pain maudit » de Pont Saint Esprit.

Guy viendrait du prénom germanique Wido, dont un élément -wid- signifie bois. On dit aussi saint Vite ou saint Vit, ou saint Guido. « La pluie à saint Vit un bon an donnera, mais l’orge en souffrira » dit-on en Alsace. Saint Guy est le 15 juin.

Saint-Guy était censé guérir cette maladie, d’où son nom : « la danse de saint Guy ».  Si les expressions françaises peuvent souvent donner lieu à des dérives humoristiques, ce n'est pas le cas de celle-ci qui correspond à une maladie nerveuse qui se manifeste, entre autres, par des mouvements brusques, désordonnés et incontrôlables, surtout dans les membres.

Au Moyen-Âge, les malades atteints de cette maladie (on dit : chorée, or Chorée c’est la danse ! ) étaient souvent considérés comme possédés par le démon et brûlés vifs.

Mais pourquoi avoir appelé cette maladie la danse de saint Guy ?

Son histoire exacte n'est pas vraiment connue, mais une légende dit que Vitus (équivalent latin de Guy), né en Sicile, fut martyrisé d'abord à 12 ans dans son pays par son gouverneur, Valérien, parce qu'il refusait d'adorer les idoles. Provoquant des guérisons miraculeuses, il fut ensuite amené devant l'empereur Dioclétien qui lui fit subir divers supplices peu agréables qui ont finalement abouti à sa mort.

Au IXe siècle, il se produisit des miracles au cours du transfert des reliques de saint Guy, de Saint-Denis en France, vers la Saxe, et c’est ainsi que naquit, dit-on le culte de saint Guy, protecteur des épileptiques et des malades atteints de cette chorée. Bizarrement, ces malades souffraient de troubles variés s'amplifiant à l'approche de la fête de la saint Guy, et ils se rendaient alors en pèlerinage dans l'une ou l'autre église qui lui était consacrée pour y danser, afin, en théorie, de se libérer de leurs angoisses et de leur mal. « Il se contorsionne, il grimace, une sorte de danse de saint Guy disloque tous ses mouvements, il s'exhibe dans des poses grotesques » écrit Nathalie Sarraute dans « L'ère du soupçon ».

Juin avec la Pleine Lune et surtout le solstice d’été nous amène aux jours les plus longs de l’année, où les plantes bénéficient du maximum des rayons du soleil, d’où une plus grande efficacité médicinale. C’est alors qu’il faut les cueillir. On dit leur potentiel augmente si elles sont récoltées le matin de la Saint Jean à la rosée.

Pour le rituel de la cueillette, il faudra « avoir les pieds nus et avancer dans la rosée, en marchant à reculons pour que la main ne cueille pas plus que la poignée nécessaire ».

Selon les endroits les recommandations pour les cueillir peut varier. Par exemple la nuit du 23 au 24, à la clarté de la lune, « al rai de la luno ». ou le matin, avant l’aube,On les appelle alors « li planto de la luna

Puisqu’il est recommandé d’être amoureux à la Saint-Jean, on récolte d’abord les plantes qui composent la « poudre de badinage » : marjolaine, thym, verveine et myrte. Après séchage, on les réduit en poudre et on tamise. On met la poudre dans une petite bourse de tissu (lin). Les soirs de bal ou de rendez-vous, on s’arrange pour faire respirer quelques prises de ce sortilège pulvérisé pour susciter l’amour chez l’élu de son cœur ! Je ne garantis pas les résultats. Mais j’invite comme il est de tradition, à sauter au-dessus du Feu de la Saint Jean, s’il est possible de le faire par les temps qui courent. Ceux qui sautent ainsi au-dessus du feu se marieront dans l’année.

On dit aussi que conserver un morceau de bois calciné au Feu de la saint Jean protège la maison de la foudre.

Les herbes de la saint Jean sont au nombre de sept, dit-on à cause du symbolisme du chiffre 7. Mais on peut en trouver une bonne trentaine.

D’abord le millepertuis (Hypericum perforatum, Hypéricacées) : dit Herbe aux mille trous, Herbe percée, Herbe aux piqûres, Chasse-diable, Yèbe d’ôr (wallon) ou Herbe de saint Jean. Ce dernier nom n’apparaît que vers le XIVe siècle. Le millepertuis sera l’objet, pendant tout le Moyen Âge, de nombreuses superstitions issues de la civilisation celtique : son surnom de « chasse-diable » en témoigne ; on pensait en effet que la plante avait le pouvoir d’éloigner les mauvais esprits.

On l’appelle chez nous « l'erbo de l’oli rouge » car on fait infuser les sommités dans le l’huile. Auparavant on fait passer les graines cueillies, par trois fois dans la flamme du feu en criant : « Sant Jan la grano ! ». On l’appelle aussi la « casso-diable ». ou « sang de saint Jean », ou encore « ceinture de Saint Jean ». Dans l’énumération de ses vertus on trouve aussi qu’il protège du tonnerre, et améliore la vue.

Vient ensuite l’armoise (Artemisia vulgaris, Astéracées) : dite Artémise, Herbe aux cent goûts, Herbe de feu, Herbe royale, Ceinture de saint Jean.  Apulée affirmait que porter de l’armoise sur soi empêche de sentir la fatigue du voyage. C’est l’herbe de la route bien connue des pèlerins. « Se sabiés li vertu de l’artemiso, n’en garniries l’orlet de ta camiso » « si tu savais les vertus de l’artémise, tu en garnirais l’ourlet de ta chemise » .

Plutarque disait que l ‘écume ramassée sur l’infusion de cette plante, préservait les bergers de la morsure des serpents La plante (placée sous l’égide d’Artémis, déesse protectrice des femmes) est considérée comme le grand remède gynécologique d’autrefois.

La joubarbe suit (Sempervivum tectorum, Crassulacées) : dite Artichaut des murailles, Barbe de Jupiter, Herbe du tonnerre, Joubarbe des toits. Connue des Anciens sous le nom d’« Aizôon », qui veut dire « toujours vivant », la Barbe de Jupiter est considérée comme une plante magique depuis l’Antiquité. La plante posséderait le pouvoir de détourner des maisons la colère du dieu de la foudre. N’oublions pas que nous sommes en juin, le mois des orages, et donc plusieurs plantes peuvent en protéger.

La sauge (Salvia officinalis. Lamiacées) : dite « Toute-bonne », accompagne si bien un bon rôti. Sauge sauvage. La réputation de cette plante date des Égyptiens. Les Grecs la trouvaient trop tonifiante, ce qui a fait interdire son emploi sur les stades (déjà le dopage !). Panacée durant l’époque médiévale (salvia vient de « salvus » = sain, ou salvare= sauver), sa réputation est sans égale !

La verveine (Verbena offinalis, Verbénacées) : une herbe sainte et officinale qui calme, une tisane du soir encore très réputée de nos jours. Je ne sais pas si elle est efficace contre la Danse de Saint Guy ! Elle aurait le pouvoir de prémunir contre les cauchemars. 

Le lierre terrestre (Glechoma hederacea, Lamiacées) : dit Couronne de terre ou Courroie de saint Jean tant il rampe et s’allonge dans les bois et les haies pour porter ses délicates tiges à fleurs violettes vers la lumière.

L’achillée millefeuille (Achillea millefolium, Astéracées) : dite Herbe au charpentier, Herbe aux coupures, Herbe aux soldats ou Herbe des guerriers, plante aux vertus cicatrisantes très prisée par Achille et ses guerriers qui en extrayaient le suc frais pour guérir leurs blessures.

Cette liste peut varier et être complétée selon les coutumes locales. On trouve l’orpin « poivre de muraille » ; l'immortelle « herbe de saint Pierre » ; la fougère mâle qui fleurit à minuit sonnant, et produit ses graines et les sème dans l'heure qui suit. Celui qui peut recueillir sa semence avant qu'elle ait touché terre a le pouvoir de se transporter d'un lieu à l'autre aussi vite que le vent, de se rendre invisible, et de connaître le présent et l'avenir ! l'épervière, « plante du soleil », employée par les druides pour chasser les démons, la camomille, ou encore le salsifis sauvage pour préparer des remèdes capables de guérir bêtes et gens. Les pétales de lys seront présentés à la flamme du feu de la Saint Jean puis mis à macérer dans l’eau de vie et serviront à soigner les plaies, notamment les brûlures, en prononçant cette formule : « Saint Jean le Désiré, où es-tu donc resté ? Derrière un pied de blé fleuri et grainé ? » On trouve aussi dans la liste les feuilles de noyer

Parfois ces plantes sont montées en bouquets, en croix ou en couronnes et mises au fronton des portes afin de porter bonheur, c'est : « le bouquet de la bonne aventure » .

Nous n’oublierons pas, dans la nuit de la saint Jean, de cueillir les noix, ou les feuilles du noyer, pour faire le vin de noix à offrir aux amis.

Au matin de la Saint Jean, il est bon de puiser de l’eau à trois endroits différents pour se préserver des maladies de peau. Les coutumes autour de l'eau (sources, fontaines, cours d'eau, mer...) étaient au moins aussi importantes que celles autour du feu. On en buvait, on en donnait à boire aux animaux, on s'y baignait... La rosée du matin était également investie de vertus magiques : on la recueillait dans un drap et on s'y roulait dedans.

Nos Anciens savaient observer la nature et ils en connaissaient les bienfaits, parfois sous des formes curieuses et amusantes ! Ils vivaient avec la nature. Nous on essaie de la retrouver !

Nous sommes tout proches de la Nouvelle Lune, le 18 juin, du solstice du 21 et de la Fête de la Musique, et de la Saint Jean d’été si riche en traditions.  Il me plait de rappeler une fois encore et une fois de plus que le solstice, avant la réforme de notre calendrier « grégorien » était le 24 juin. C’est dans ces festivités qui avaient lieu pour la fête de Saint Jean Baptiste qu’il faut trouver la véritable origine de la fête de la musique, avec la notation de Guy, un moine de la ville d’Arrezo, petite ville proche de Sienne.  Alors que jusque-là les notes étaient choisies dans les premières lettres de l’alphabet, c’est lui qui inventa le procédé mnémotechnique par lequel on nomme les notes de la gamme dans les pays latins, à partir des premières syllabes de chaque vers de l’hymne des Vêpres de la fête de saint Jean Baptiste.

Je vous avais bien dit en commençant cette chronique que j’avais encore beaucoup de choses à dire et à redire !

Bon été.

Addissias !

Le 17 juin 2023

mercredi 19 avril 2023

de la Lune Rousse et des Saints de Glace 2023

  


De la Lune rousse et des Saints de Glace 2023



Si l’influence de la lune, telle que j’en ai souvent parlé dans ces chroniques, est très discutée, celle de la Lune Rousse a toujours fait l’unanimité. Les textes les plus anciens en témoignent et chacun continue à y prendre garde. Encore faut-il savoir quand se situe cette fameuse lune.

La Lune Rousse c’est la lune qui commence en avril, après la fête de Pâques, et finit à la lune suivante. Cette année 2023 elle sera entre le 20 avril et le 19 mai. C’est pendant cette période que se situent les Saints de Glace. Ils sont d’autant plus à craindre que leur fête coïncide aux périodes de la lunaison où l’influence de la lune se fait le plus sentir, les nœuds lunaires, la pleine lune, le périgée ou l’apogée. Mais eux, ces braves saints n’y sont pour rien. On parle d’eux comme procédé mnémotechnique, parce que leur fête se situe pendant cette période.

Tous les calendriers lunaires qui reviennent à la mode, nous disent que, quand la Pleine Lune ou la Nouvelle Lune ont lieu au périgée, c'est-à-dire au point de son parcours où son éloignement de la terre est au minimal, il y a danger de perturbations, ce jour-là ou les jours qui suivent. Ces mêmes calendriers disent aussi que le passage de la lune au nœud lunaire, c'est-à-dire au moment où le plan de l’orbite lunaire coupe le plan sur lequel se déplace la terre dans sa marche autour du soleil, est aussi une période de perturbations. A l’appui de leur affirmation, ils disent aujourd’hui, que c’est ce qui s’est passé lors de la trop fameuse tempête de décembre 1999. Mais ils ne l’avaient pas dit avant ! Les dictons sur le temps n’ont-ils pas été écrit eux aussi, après que nos anciens aient observé que des phénomènes atmosphériques se produisaient de façon répétitive chaque fois que la lune se trouvait dans une même configuration. Il était facile de dire que pour la fête de tel ou tel saint, qui était avant tout, une référence de calendrier, il faisait tel ou tel type de temps. Mais cela ne se reproduisait pas nécessairement chaque année, puisque la lune, je l’ai dit souvent ici, ne revient dans la même position autour de la terre et dans l’univers planétaire que tous les 19ans, selon le cycle de Méton, du nom d’un mathématicien grec qui vivait au Vème siècle avant notre ère. On ne peut donc parler de ces dictons sur le temps qu’en étroite référence avec la position de la lune dans le ciel. C’est pourquoi mes chroniques chaque mois et chaque année sont un peu différentes. Comme il convient d’ajouter à cela les observations sur le réchauffement de la planète et d’autres considérations plus savantes, je préfère pour ma part me référer à la lune, c’est plus poétique, et c’est quelquefois vrai pour le temps, et presque toujours vrai pour les plantes… et même pour l’humeur de certaines personnes ! C’est bien connu. La police pourrait attester des problèmes qu’elle enregistre les nuits de pleine lune, et nous connaissons tous des gens « mal lunés ». On pourrait même parler des problèmes enregistrés dans les entreprises à ces périodes… !

La Lune Rousse est plus redoutée que les autres parce qu’elle se situe au moment où le printemps arrive, la sève des plantes monte et nos humeurs aussi. Et elle a de ce fait plus d’influence que d’autres lunaisons. C’est pendant la lunaison de la Lune Rousse que nous allons rencontrer les Saints de Glace. Et leur effet supposé sera d’autant plus grand qu’ils vont ou non coïncider avec les périodes dont je viens de vous entretenir. S’il faut parler d’influence, c’est bien en effet de celle de la lune qu’il faut parler.

Tout ceci s’est vérifié cette année encore, en fin mars et début avril. Le temps de ces jours-ci pourrait bien donner raison au dicton du mois dernier : « Quand mars se déguise en été (souvenez-vous des très beaux jours de la mi-mars), Avril prends ses habits fourrés. » C’est bien ce qui est en train de se passer.

La nouvelle lune c’est demain 20 avril et il y a un nœud lunaire et une éclipse le même jour. Quant à la pleine lune elle sera le 5 mai avec une nouvelle éclipse.  C’est la Lune Rousse. Observons ce qui va se passer en fonction de tous ces éléments.

« Lune rousse, vide bourse » ; « lune rousse, rien ne pousse » ; « Gelée de lune rousse de la vigne ruine la pousse » ; « Récolte n’est point assurée que la lune rousse soit passée ».

Mais pourquoi rousse ? Là encore les calendriers lunaires nous donnent une bonne explication. En cette période de l’année, le soleil déjà haut reste de plus en plus avec nous (+1h30 pour le mois d’avril). Quand le ciel est dégagé, le thermomètre indique 19 ou 20 degrés comme ces derniers jours, voire plus, en plein milieu de la journée. Les petites pousses et les fruits en formation se gorgent de chaleur. Mais la terre met très longtemps à de réchauffer. Quand le soleil se couche, le froid se rétablit. C’est très net ces derniers jours dès 17h/18h. La terre n’a pas encore de chaleur à restituer. Progressivement une rosée recouvre les végétaux. Elle peut devenir glaciale au lever du jour. Le thermomètre indique alors 5° à 0°, voire en dessous. Les jeunes espoirs de récolte sont détruits. Les petites poussent prennent une apparence de roussi. Les embryons de fruits deviennent noirs à l’intérieur de l’ovaire. Ne rangez donc pas les protections de vos plantes et arbres avant la fin de la lune rousse. Elles peuvent toujours être utiles la nuit. Et nos services de météorologie nationale, qui ne regardent pourtant pas la lune, en tous cas qui n’en parlent vraiment pas très souvent, nous préviendront car le satellite le leur aura dit… !

Nous pouvons remarquer dès à présent que les prévisions pour les prochains jours ne sont pas très bonnes.

Ce n’est donc pas à cause de sa couleur qu’on appelle la lune « rousse ». C’est d’ailleurs souvent en avril une lune pâle et blême. C’est bien à cause des effets qu’elle produit sur les plantes qu’elle est « rousse ». Et de grâce, n’appelez pas :« lune rousse » les belles lunes de couleur rousse que vous voyez se lever par certains beaux soir d’été. Cela n’a rien à voir.

Voici à propos de la lune rousse une anecdote amusante et une explication complémentaire.

« Je suis charmé de vous voir réunis autour de moi, disait un jour Louis XVIII à une députation du Bureau des Longitudes qui étaient allés lui présenter la « Connaissance des temps et de l’annuaire », car vous allez m’expliquer nettement ce que c’est que la lune rousse et son mode d’action sur les récoltes »

Le savant Laplace, à qui s’adressait plus particulièrement ces paroles, resta comme atterré ; lui qui avait tout écrit sur la lune, n’avait en effet jamais songé à la lune rousse. Il consultait ses voisins du regard mais, ne voyant personne disposé à prendre la parole, il se détermina à répondre lui-même : « Sire, la lune rousse n’occupe aucune place dans les théories astronomiques ; nous ne sommes donc pas en mesure de satisfaire la curiosité de Votre Majesté. »

Le soir, dans les salons du palais, pendant son jeu, le Roi s’égaya beaucoup de l’embarras dans lequel il avait mis les membres de son Bureau des Longitudes. Laplace l’apprit et vint demander à Arago s’il pouvait l’éclairer sur cette fameuse lune rousse qui avait été le sujet d’un si désagréable contretemps. Arago alla aux informations auprès des jardiniers du Jardin des Plantes et d’autres cultivateurs, et voici le résultat des investigations que le grand savant a ensuite rédigées et qui ont été publiées par Flammarion dans l’ouvrage : « Astronomie populaire » :

« Dans les nuits des mois d’avril et mai, la température de l’atmosphère n’est souvent que de 4, de 5 ou de 6 degrés centigrades au-dessus de zéro. Quand cela arrive, la température des plantes exposées à la lumière de la lune, c'est-à-dire à un ciel serein, peut descendre au-dessous de zéro, nonobstant l’indication du thermomètre. Si la lune, au contraire, ne brille pas, si le ciel est couvert, la température des plantes ne descend pas au-dessous de celle de l’atmosphère, il n’y aura pas de gelée, à moins que le thermomètre n’ait marqué zéro, pour d’autres raisons. Il est donc vrai, comme les jardiniers le prétendent, qu’avec des circonstances thermométriques toutes pareilles, une plante pourra être gelée ou ne l’être pas, suivant que la lune sera visible ou cachée par des nuages ; si les jardiniers se trompent, c’est seulement dans les conclusions : c’est en attribuant l’effet à la lumière de l’astre. La lumière lunaire n’est ici que l’indice d’une atmosphère sereine ; c’est par suite de la pureté du ciel que la congélation nocturne des plantes s’opère ; la lune n’y contribue aucunement ; qu’elle soit couchée ou sur l’horizon, le phénomène a également lieu. L’observation des jardiniers était incomplète, c’est à tort qu’on la supposait fausse. »

Les savants viennent ici au secours de la sagesse populaire qui avait fait les mêmes observations depuis belle lurette ! et aussi des poètes.

Il y a fort à parier que la référence à cette couleur fait allusion aussi au caractère maléfique (supposé !) de notre amie céleste, pourtant si « douce au miséreux et aux amoureux » comme le dit si joliment la fameuse « complainte de la Butte ». Car les rousses, disait-on au temps jadis, portaient sur la tête rien de moins que les flammes de l’enfer. Elles étaient suspectes de sorcellerie, redoutées sur les bateaux, accusées de faire tourner le lait et de rancir le beurre. Dès lors rien d’étonnant à ce qu’une rousse, toute planète qu’elle soit, fasse tourner le printemps, « rire jaune » le jardinier, et jette la désolation au potager !

Cette lune rousse d’avril est plutôt souvent une lune pâle, comme je vous l’ai déjà dit, de cette pâleur qui « caresse l’opale de tes yeux blasés ». Cette lune blême qui « jette un diadème » sur les cheveux roux de la "petite mendigote" de la rue Saint Vincent, a-t-elle donc vraiment une responsabilité personnelle dans les ravages infligés aux végétaux qui vident la bourse des paysans ! Le monde agricole qui vise la priorité de sa production aux premiers fruits et légumes de toutes sortes, semble commencer à comprendre qu’il ne faut pas tailler trop tôt car plus on taille tôt plus les bourgeons vont sortir et éclore tôt et plus on sera dans ces périodes dont il faut se méfier. Et les réchauds, bougies et autres fumigènes coûtent cher et ne compensent pas suffisamment le manque de chaleur de la nuit. Alors on crie à la calamité agricole.

Et nous, consommateurs achetons des fruits de saison et pas des fraises à Noël !

Est-elle vraiment responsable cette lune qui inspire une si belle complainte et qui nous donnera encore ce 20 avril, jour de Nouvelle Lune, le beau spectacle de son rendez-vous avec le soleil puisque rendez-vous (éclipse) il y a bien. Il y a éclipse chaque fois que la Nouvelle Lune ou la Pleine Lune a lieu au nœud lunaire. Las ! cette éclipse ne sera pas visible chez nous. L’auteur des paroles de la complainte de la butte avait bien observé le temps : « Mais voilà qu'il flotte, La lune se trotte, La princesse aussi. Sous le ciel sans lune, Je pleure à la brune, Mon rêve évanoui ! » .

C’est pendant cette période qu’on rencontre les célèbres Saints de Glace !

Avec Saint Georges le 23 avril, on aborde la période où ils vont sévir. La fête de ce saint est accompagnée d’une kyrielle de proverbes et de dictons sur la pluie. « Pluie de saint Georges, coupe les cerises à la gorge ! » ou encore : « S’il pleut à la saint Georges, de cent cerises restent quatorze. » Et aussi : « S’il pleut à la saint Georgeau, n’y aura guignes ni bigarreaux »

De toutes les façons, qu'il pleuve ou qu'il vente, pour la saint Georges il faut mettre la "graine" c'est à dire les œufs de ver à soie, que l’on appelle « les borgnes » car ils n’ont pas d’yeux, dans les couveuses, et non plus comme autrefois dans un petit sac pendu sous les jupons des dames ou encore dans leur soutien-gorge… petit sac qu’on glissait la nuit sous l’édredon du lit conjugal. Un vieux proverbe occitan, bien connu en Cévennes, nous dit que pour la saint Marc ce sera trop tard. Les plus anciens connaissent bien cela, et particulièrement à Uzès, pays d’élevage des vers à soie, des magnaneries et des filatures, et où les habitants sont appelés « débassaïres », « faiseurs de bas », surnom justifié par le nombre des filatures présentes sur la ville ! On imagine combien les gelées tardives étaient dramatiques pour les « éleveurs de ver à soie » quand la feuille des mûriers, toute jeune et frêle subissait les assauts du gel. (Il faut remarquer au passage, que dans le vocabulaire local, on parle plus souvent de « la » feuille et non des feuilles…)

Le 25 avril c’est la Saint Marc : s’il pleut le jour de la saint Marc, les guignes couvriront le parc ; ou encore : A la saint Marc s’il tombe de l’eau, il n’y aura pas de fruits à couteau. C’est à dire de fruits dont on enlève la peau avec un couteau pour les manger… « Marquet (Marc), Georget (Georges), et Philippet (Philippe), sont trois casseurs de Gobelets ». Saint Philippe était autrefois fêté le 1er mai. Pourquoi casseurs de gobelets ? Parce que le froid ou la grêle ces jours–là est néfaste pour la vigne, donc au vin, donc aux pichets et aux gobelets. On dit encore :« Trois saints dont faut se méfier… » Saint Robert le 29 avril : « Gelée de saint Georges, saint Marc, saint Robert, récolte à l’envers. » On dit aussi : « La pluie de saint Robert, du bon vin emplira ton verre. » Selon les régions, les lieux ou les années, l’eau est attendue, comme cette année, et ce vieux dicton démontre que la période que nous vivons s’est déjà produite. Si donc il pleut ce jour-là, tout ne sera pas négatif…Par contre s’il pleut ensuite pour les saints suivants ce sera différent. Le 30 avril pour Saint Eutrope (ou Tropet) : « saint Eutrope mouillé, Cerises estropiées. »

Du 23 avril au 6 mai, ces saints sont aussi appelés « les saints cavaliers » ou « les saints chevaliers » ou encore, selon Rabelais : « les saints gresleurs et gasteurs de bourgeons ».

Les Saints de Glace ne seraient, selon certaines interprétations, que les suivants, dont la liste se déroule jusqu’au 11 mai, soit pour les derniers jours de la lune rousse, et en particulier, ceux dont on parle le plus : « Mamert, Servais et Pancrace, voilà les trois saints de glace. »

Il faut encore dire, pour être le plus complet possible sur ce sujet, que c’est pendant cette période de Lune Rousse que ce situent les Rogations. On appelle ainsi ces prières et processions qui avaient comme objectif de demander à Dieu de bénir la terre et ses fruits, instaurées par Mamert, Évêque de Vienne (420-477), à la suite d’une période de misère dans le Dauphiné, période sans doute consécutive à un gel tel celui d’une Lune Rousse et tel que cela s’est produit plusieurs fois comme en 1897 puis en 2003. On appelle aussi ces processions « litanies mineures », les « litanies majeures » ayant lieu elles, pour la Saint Marc et pour des raisons semblables.

En 1897, entre le 11 et le 13 mai, il avait gelé, et les dégâts avaient été d’autant plus importants que l’hiver avait été bénin, et que la végétation était bien avancée ! Le Cher avait été dévasté. Les vignes avaient gelé, ainsi que les pommes de terre, les haricots et les fraisiers. A Angers, la gelée avait ravagé les cultures au sud de la Loire mais épargné celles qui se situaient au Nord du fleuve ! Dans notre région du Gard les feuilles de mûriers avaient gelé et avaient fait défaut pour nourrir les vers à soie…On conserve dans les familles de nombreuses lettres qui parlent de cela. Ce fut une catastrophe, car il faut non seulement des feuilles de mûriers pour nourrir les vers à soie mais aussi de la chaleur !

Il était donc naturel de célébrer Mamert en ces périodes de risques pour les cultures. « Méfiez-vous de saint Mamert, De saint Pancrace et de saint Servais, car ils amènent un temps frais, Et vous auriez regret amer. »

Rien de bien nouveau quand on voit ici ou là comme à Perpignan récemment, l’Église Catholique, organiser des processions et des prières pour invoquer tel ou tel saint local et appeler la venue de la pluie.

Pour poursuivre sur le sujet Lune Rousse et Saint de Glace ; il faut noter que les Rogations avaient lieu les trois jours avant la fête de l’Ascension, qui est cette année le 18 mai, donc encore dans cette trop fameuse lunaison.

On trouve en effet encore d’autres Saints de Glace après ces dates car la lunaison peut être totalement décalée par rapport à notre calendrier qui est sur une base solaire avec des mois plus long que les mois lunaires.

C’est pourquoi il faut encore ajouter à la liste, le 14 mai, Saint Boniface : « au jour de la saint Boniface, toute boue s’efface. » Puis la sainte Denise le 15 mai : « A la sainte Denise, le froid n’en fait plus à sa guise. »

Et pour l’Ascension, le 18 mai cette année : « A l’Ascension, dernier frisson. »

C’est alors vraiment qu’on pourra affirmer, après le dicton qui nous incite à la prudence vestimentaire en avril : « En mai fait ce qu’il te plait, en provençal : oou mes de maï faï ce que ti plaï ». On dit aussi : « qui s’alaoujo avant lou mes de maï, segur nuon soou ce que faï ! » En réalité, tout ceci c’est parce que la lunaison dite « lune rousse » se terminera le 19 mai. Nous ne serons vraiment tranquilles qu’après le 25 mai, car : « le vigneron n’est pas assuré que la saint Urbain ne soit passée... » 

 

A Diou sias !   

 

Jean Mignot

en la veille de la Lune Rousse de 2023.                                                                                                                  

 

 

 

mardi 4 avril 2023

Histoires de cloches

 

Histoires de cloches

Les cloches vont carillonner ce jeudi 6 avril, Jeudi Saint, aux clochers de nos églises, puis se taire par signe de deuil, célébrant la mort du Christ en croix puis sa résurrection au matin de Pâques dans la clarté du Printemps et du soleil levant. Signe d’Espoir et d’une vie nouvelle. Non elles ne sont pas parties à Rome et ce ne sont pas elles qui vont nous ramener les œufs de Pâques que nos enfants vont aller chercher dans les jardins, n’en déplaise à certaines traditions dont on a oublié les fondements. Cette tradition des « œufs de Pâques » est étroitement liée au Carême, période pendant laquelle - régime végan avant l’heure - on ne consommait pas d’œufs. D’où l’utilisation importante des desserts à base d’œufs juste avant cette période le mardi-gras, puis les œufs de Pâques, après le jeûne, notamment le « lundi de l’omelette », « lundi de Pâques ».

Voici un extrait du texte d’Eric Sutter sur cette histoire des cloches au moment de Pâques. « Au VIIIe siècle, dit Arnold Van Gennep dans son ouvrage de référence « Le Folklore français », on cesse de sonner les cloches (ainsi que les clochettes d'autel), afin de commémorer dans le recueillement cet événement fondateur de la religion chrétienne, la mort et la résurrection de Jésus. (La règle demeure imprécise dans les coutumes monastiques du IXe siècle. C'est à la fin de ce siècle que le codex rédigé au Mont Cassin fixe l'interruption, avec remplacement des cloches de métal par des instruments de bois, des complies du Mercredi Saint à la messe tardive du Samedi Saint. Le début de l'interruption varia selon les régions chrétiennes et selon les monastères. L'uniformité de la coutume ne commença de s'établir que vers la fin du XIIe siècle. (D’autres sources indiquent l'interdiction de sonner les cloches date seulement du Concile de Trente, en 1542)

L'apôtre Mathieu écrit qu'au moment où Jésus mourut, il se produisit des phénomènes terrifiants. C'est pour rappeler cet événement que le son des cloches a été remplacé, pendant de nombreuses années, par le bruit des « instruments des ténèbres » (claquoirs, crécelles, martelets...). Aux offices, dès le Jeudi Saint, la crécelle ou le claquoir remplace la sonnette d'autel. Pour annoncer les différents moments de la journée, l'angélus, les offices religieux, les crécelleurs (le plus souvent les enfants de chœur) passent dans toutes les rues du village en faisant tourner leurs crécelles et crient : « C'est l'angélus... » ; chaque appel est ponctué d’un tour de crécelle. Quand les cloches reprenaient du service lors de la nuit pascale, les crécelleurs cessaient le leur ! Ils faisaient ensuite le tour du village, allant de porte en porte pour quêter œufs, frais ou en sucre, ou des pièces de monnaie.

Pour être certain que la règle d'interruption de sonner les cloches soit respectée, il était courant que le curé demande au sonneur de relever les cordes dans le clocher ! »

Dans mon village cévenol, on envoyait les enfants de chœur aux sorties du village en direction des hameaux dispersés dans la vallée pour qu’ils actionnent ces crécelles annonçant les heures des cérémonies. C’était toujours pour les enfants un grand sujet d’amusement ! On se disputait pour savoir qui sonnerait les clochettes, puis pour savoir qui serait désigné pour actionner la planchette de bois, la crécelle ou le claquoir pendant le reste de la cérémonie du Jeudi-Saint après le Gloria de la messe et le silence imposé aux cloches.

« Selon Van Gennep, les succédanés en bois des cloches employées en France pendant la période de Ténèbres peuvent se répartir en sept types :

le martelet : planchette munie d'un manche sur laquelle vient frapper alternativement d'un côté et de l'autre un petit maillet ;

la crécelle : roue dentée montée sur un manche et sur laquelle vient frapper une lamelle en bois flexible ; c'est un moulinet de caractère rotatif ;

le batelet : combinaison des deux précédents, dit aussi écalette ;

le claquoir : planchette sur laquelle est fixée une poignée qui frappe alternativement à droite et à gauche, grâce à un léger mouvement de la main ;

le livre : formé de deux planchettes reliées au sommet et qu'on fait frapper l'une contre l'autre ( j’en possède un à la maison ! ) ; c'est le principe des castagnettes ;

la matraca : planchette munie d'un manche contre laquelle viennent frapper deux autres planchettes sur charnière (usitée surtout en Espagne) ;

un instrument constitué par de nombreuses planchettes trouées maintenues par une ficelle ou un fil de fer...

A noter que certains types de crécelles fixes peuvent mesurer plusieurs mètres de long ! Van Gennep consacre de nombreuses pages de son ouvrage à l'usage de ces instruments dans les différentes régions françaises. Nous n'entrerons pas dans le détail ici.

« La coutume de faire sonner les cloches à Pâques est ancienne et liée au souhait très humain de faire du bruit, lorsque c'est la fête, particulièrement la fête du printemps. La sonnerie des cloches annonce « l'accouchement printanier » de la nature. (Dans la Rome classique, la superstition voulait qu'on fasse tinter une cloche près d'une femme en train d'accoucher pour écarter les mauvais esprits et favoriser une naissance faste.)

L'Eglise « récupère » les fêtes de printemps païennes, comme les autres fêtes, pour marquer le rythme liturgique. Ce n'est que dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques que les cloches carillonnent pour annoncer la joie de la résurrection du Christ. La cloche est un des symboles forts de cette fête chrétienne.

Pâques marque aussi la fin du Carême. Autrefois, les œufs étaient engrangés pendant cette période et souvent conservés dans l'eau de chaux ou d'autres manières. On les ressort pour les festivités.

C'est ainsi qu'est née la légende. »

« Pour expliquer l'absence de sonnerie pendant cette période, on a dit longtemps aux enfants que les cloches partaient à Rome. Mais pour des raisons aussi diverses que nos régions : pour aller chercher leurs œufs bien sûr, mais aussi pour déjeuner avec le Pape dit-on en Lorraine mosellane, pour se faire bénir affirment les habitants de la Bresse, pour se confesser assure-t-on dans l'Isère, ou même pour aller y manger de la tomme (fromage) trouve-t-on dans certains contes... Pour le voyage, les cloches se munissent d'une paire d'ailes, de rubans ou (parfois) sont transportées sur un char.

Des superstitions restées vivaces dans les campagnes avant le VIIe siècle, poussent les agriculteurs à voir dans le ciel des cloches « brillantes et rougeoyantes ». De nombreux paysans affirment en avoir vu filer au-dessus de leurs champs en faisant entendre un bourdonnement. En 587, Grégoire de Tours notait :  « Nous vîmes pendant deux nuits de suite, au milieu du ciel, une espèce de nuage fort lumineux qui avait la forme d'un capuchon. »

On a dit longtemps aux enfants qu'elles revenaient chargées de friandises et, en battant à toute volée, qu'elles les déversaient dans les jardins et les prés, sur les balcons des appartements. Le folklore varie selon les régions. Une promenade des enfants est organisée hors du village pour guetter leur passage et la chute des œufs. Mais leur vol est si rapide que personne ne les aperçoit. D'ailleurs, elles ne se montrent qu'aux enfants qui ont été très sages. Combien d'enfants regardèrent dans le ciel et ne virent jamais ces fameuses cloches de Rome ! Une mystérieuse chasse aux trésors s'organise néanmoins au petit matin de Pâques et fait la joie des petits et des grands.

Si dans tous les pays de culture chrétienne on trouve la tradition des œufs de Pâques, ils ne sont pas apportés aux enfants de la même manière... Le rôle de la cloche dans le transport des œufs se rencontre essentiellement en France ou en Italie. Au Tyrol, il s'agit d'une poule ; en Suisse, d'un coucou et dans les pays anglo-saxons un lièvre. Le lièvre — ou le lapin — symbolise l'abondance, la prolifération et le renouveau. C'est en Allemagne et en Alsace, vers le XVe siècle, qu'on associa pour la première fois le lapin (blanc) de Pâques avec les œufs de Pâques pour célébrer le printemps. »

Cette légende est une source d'inspiration pour les illustrateurs ou dessinateurs.

L'illustration ancienne la plus connue évoquant le voyage des cloches est probablement la gravure de Grandville (1803-1847) intitulée Le Voyage des cloches à Rome. Cet illustrateur, né à Nancy, de son vrai nom Jean Gérard, monta à Paris à l'âge de 23 ans. Il se rendit célèbre peu de temps après avec ses caricatures d'hommes à têtes d'animaux. Entre 1835 et 1847, il fournira des centaines de dessins aux éditeurs.

Une autre illustration connue est celle qui a fait la couverture du supplément illustré hebdomadaire au quotidien Le Petit Journal du dimanche 2 avril 1899, n°437, et qui représente deux anges ailés transportant une cloche dans le ciel, avec au lointain un village et la silhouette de la basilique Saint-Pierre de Rome (légende : « Pâques. Le retour des cloches ») ; dessin signé du célèbre illustrateur et graveur parisien Fortuné Méaulle (1844-1901).

Quelques cartes postales du début du XXe s. évoquent également ce voyage à Rome dans les airs, avec la représentation de cloches généralement ailées (figures de H. Manuel, notamment). Les cartes illustrées modernes se limitent à associer des cloches très stylisées à des œufs colorés. Globalement, sur l'ensemble des cartes postales ou cartes illustrées éditées à l'occasion des fêtes de Pâques depuis un siècle, les cloches sont beaucoup moins fréquemment représentées que les œufs.

On retrouve le thème graphique de la cloche, avec celui des œufs, sur les emballages des confiseries vendues au moment de Pâques.

A Rome, envolez-vous, divines messagères,

Au Saint-Père affirmez notre constante foi

L'Homme méchant, en vain, sous une injuste loi

Veut incliner nos fronts, proscrire nos prières.

 O cloches, au retour, ramenez l'espérance

Aux fidèles chrétiens vaillants dans la souffrance

                                                                              (Anonyme, sur une image pieuse éditée vers 1900)

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Il n’y a pas de cloches que pour Pâques même si ce dimanche 9 avril on va encore entendre les cloches à grande volée. Bonne occasion de dire quelque chose sur les sonneries des cloches dont on a oublié le côté pratique. Leur sonnerie n’est en effet pas limitée aux seules cérémonies religieuses. De tous temps les sonneries des cloches ont rythmé notre vie et rythment encore de grands moments de notre existence.

Il y a tant à dire sur les cloches et sur leurs différentes sonneries qui rythment les vies de nos villes et de nos campagnes ! (au moins 61 800 références quand on fournit les mots clés « Cloche, Pâques, Rome » au moteur de recherche Google !)

Si vous avez du temps lisez sur internet l’excellent article d’Eric Sutter, Président de la Fédération des Fondeurs de cloches publié en 2006 : « Code et langage des sonneries de cloches en occident » sur http://campanologie.free.fr/

Comme aux heures sombres de notre histoire, à la déclaration de guerre en août 1914, les cloches de nos églises ont sonné pour commémorer ce moment en sonnant à nouveau en août 2014.

(Ecoutez le tocsin puis le plenum le 1er Aôut 2014 à la Cathédrale Saint Pierre de Montpellier : https://www.youtube.com/watch?v=A-8sV9DnECg)

A la Libération en août 1944 les cloches de toutes les églises ont sonné.

Après les attentats de 2016, les cloches de toutes nos églises de France ont sonné.

En avril 2019 elles ont sonné en  signe de soutien au terrible drame qui a frappé la Cathédrale Notre Dame de Paris. (cloches de la Cathédrale  d’Uzès  https://www.youtube.com/watch?v=3lB81hsYmCg

Le 25 mars en 2021 elles ont sonné pour signifier au peuple de France que ce que nous vivons avec la pandémie était un évènement particulièrement grave.

Appel à la prière, appel à la méditation, appel au recueillement.

Nos cloches continueront de sonner, pour annoncer les cérémonies religieuses ou pour un évènement particulièrement grave qui marque notre quotidien ou les grands moments de notre histoire.  

Bien plus qu’un appel à une cérémonie religieuse, les cloches continuent de sonner aux beffrois de nos villes du Nord, à nos campaniles du Midi, ou à nos tours de l’Horloge, pour rythmer le temps qui passe !

Sans parler du tocsin et du couvre-feu, désormais revenu d’actualité et annoncé par les sirènes.

Au cours des siècles ces sonneries de cloches ont pris de telles dimensions qu’elles sont souvent à l’origine du nom d’une cloche ou d’une sonnerie.

Sonnerie de l’Angélus bien sûr qui rythme la vie des paysans dans nos campagnes, mais aussi sonnerie horaire, sonnerie du « couvre-feu » appelée parfois « Salve », « tocsin », sonnerie pour l’abandon d'un enfant.

« Glas » (annonce d'un décès) sur une façon de sonner qui permet de savoir si on enterre un homme ou une femme.

En dehors de nos églises il y a bien d’autres sonneries de cloches : « Cloche de la Bourse » et du palais Brogniard, « cloche du Marché », ou cloche des Halles à Paris, « La poissarde » à Beauvais ; « Messglocke » à Colmar ; ; « cloche du Tribunal » ; cloche du président de séance d’une assemblée ; cloche des marins, « cloche de quart », « cloche de brume ».

« Zenergloke » à Strasbourg ou « cloche des Juifs » ;  « Bürgerglocke » à Neuwiller lès Saverne ;

« Noguette » à Saint Malo et à Dinan ; « S’Lumpaglocke » à Ribeauvillé et aussi « Ratsglocke » et « Brennglocke ;« la Cloc'h An Comun » à Quimper.

« Cloche des écoles » annonçant la récréation ; « Cloche des usines » annonçant l’heure de prise ou de fin du travail.  

Carillon de nos beffrois du Nord ; sonnerie du « Ratire-coquin » à Saint Lô. « Nadalet » des carillons du Midi ;  « aubette » ; « cloche des sacristies » et « cloche de Chœur » de nos églises ; et tant d’autres !

Cloche de ND de Bonheur sur l’Aigoual qui avait la vocation de permettre aux voyageurs perdus dans le brouillard de retrouver son chemin.

Et quand la nature reprend le dessus ! Quand l’orage détruit les installations électriques et quand l’eau des torrents gardois détruits les systèmes d’alerte d’inondation, on fait quoi ? Mr le Maire d’Aramon en septembre 2002, l’électricité ne permettant de faire fonctionner les systèmes d’alarme, n’a eu comme seule ressource que de demander au père Curé d’aller sonner le tocsin à l’église. Mais on fait comment sans électricité ? et sans corde ? pour sonner une cloche… et qui sait comment sonner le tocsin ? (sonnerie à coups pressés et redoublés au rythme de 90 à 120 coups par minute à l’aide du battant tiré par une corde ou d’un martelet)

Autant d’évocations qui pourraient faire l’objet d’une chronique encore plus détaillée notamment pour répondre à tous ceux qui s’insurgent contre le chant matinal des coqs et  sur les sonneries des cloches ! sans d’ailleurs se poser la question des sonneries intempestives à tous moments de la journée de nos téléphones portables !

Vous comprendrez donc aisément que je préfère pour conclure cet article, citer ce si beau chant de l’Angélus de la mer, plutôt que « Maudit sois-tu carillonneur » !

 Voici l’heure où là-bas le vieux clocher s’éveille

Et chante au matin clair !....

Entendez-vous ? Dans la brise qui jase

Tinte l'écho des cloches du pays,

Les flots joyeux que la lumière embrase

Ondulent plus blonds que les blonds épis...

Au loin c’est l’Angélus.. !

 Chanson « L’angelus de la mer » d’ André Baugé, interprétée notamment par Armand Mestral

Bonnes Pâques. Rendez vous pour la chasse aux œufs. Gardez-vous bien en bonne santé ! Soyez à Dieu ! Addissias !

Jean Mignot le 4 avril 2023

 


 [JM1]

vendredi 31 mars 2023

d'avril 2023 et de son poisson

 

Du poisson d’avril

Notre « poisson d’avril » doit-il son origine à une pandémie ? En 1564 Catherine de Médicis fait entreprendre au jeune Charles IX (1550-1574) un grand Tour de France de près de 4000 km, beaucoup plus que le Tour de France actuel dont on se demande ce qu’il a de tour de France ! L’objectif est de restaurer l'autorité royale et forger l’unité du royaume et de renforcer les liens de fidélité à l’égard de la monarchie, en montrant le petit roi de 14 ans et les petits princes (le prince Henri (13 ans) duc d'Orléans futur roi de Pologne puis Henri III, le prince François de France (9 ans), futur duc d'Anjou et la princesse Marguerite (11ans) la fameuse Reine Margot épouse d’Henri IV). Le pays sort de la première guerre de religion et on veut tenter de réconcilier les protestants et les catholiques et faire appliquer les édits de paix. Au passage on veut tenter de réconcilier les maisons de Guise et de Montmorency. On tentera de rencontrer les souverains des pays voisins à qui appartiennent des régions devenues bien plus tard françaises, la Lorraine, la Savoie, le comté de Nice, le Roussillon et les Flandres entre-autres. Souvenons-nous que ni la Michelade à Nîmes (1567) ni la Saint Barthélémy (1572) n'ont eu lieu.

Comme on dirait aujourd’hui Catherine ne lésine pas sur les moyens ! La Cour forte d’environ 15000 personnes prend la route en deux cortèges séparés, celui du Roi et celui de la Reine Mère. On est en janvier 1564. Il y a escorte militaire, personnel du gouvernement, domestiques portant les meubles (tapisseries et coffres…), des princes et des ambassadeurs mais aussi des artisans. À chaque étape, il y avait une véritable course au logement. Dans les grandes villes, le roi dort à l'hôtel du plus riche bourgeois (celui-ci devant se loger ailleurs), mais il lui est arrivé plusieurs fois de dormir dans des auberges. Se loger était en effet un véritable problème, car le voyage comprenait plusieurs milliers de personnes. Les grands seigneurs de la cour avaient chacun leurs agents. Je vous épargnerai le récit de cette grande balade et je n’évoquerai que quelques étapes. Elles sont pour le Roi et ses ministres, une occasion de voir vivre le pays et de faire des constats pour en tirer des leçons et décisions. Il y en a qui ont tenté de faire pareil il n’y a pas si longtemps que ça et on attend toujours les leçons qu ils en ont tiré et la concrétisation des promesses !

Le cortège royal parti le 24 janvier de Fontainebleau arrive à Lyon le 9 juin. Mais le séjour est interrompu par une épidémie de peste. Notons au passage que c’est une autre épidémie plus violente que celle-ci, en 1628, qui sera à l’origine de la Fête des Lumières à Lyon le 8 décembre chaque année. Cette peste de 1564 arrive de l’Italie. La Cour doit chercher refuge hors de Lyon. Le Roi et ses ministres sont accueillis 50 km plus bas à Roussillon, dans le beau château renaissance d’inspiration italienne, construit pour le Cardinal François de Tournon (1489 -1562), fameux diplomate et ministre au service de François Ier (Ne pas confondre Roussillon en Dauphiné avec le petit village de Château-Roussillon près de Perpignan !) Pendant 29 jours, du 17 juillet au 15 août, au milieu des fêtes et réjouissances, on s’occupe. Catherine de Médicis et ses conseillers, notamment Michel de l’Hospital et Sébastien de l’Aubespine reformulent des articles de l’édit de Saint Germain, édit que le Parlement de Paris avait refusé d’enregistrer. Les édits tentaient de jeter les bases d’une administration moderne, mais tous limitaient le pouvoir des notables, des parlements et de l’église au bénéfice du Roi et de la centralisation. Il ne faut pas oublier que le pays venait de vivre la première guerre de religion. C’est dans ce contexte, et de façon tout à fait accessoire, alors que tous les articles de l’édit concernent la justice et la police du Royaume, qu’on ajoute un article 39 qui établit que désormais l’année commencerait le 1er janvier.

On avait en effet constaté au cours des étapes déjà accomplies, de grandes disparités sur la date de début de l’année. Le diocèse de Lyon faisait débuter l’année à Noël, ainsi qu’en Poitou et en Normandie, mais à Vienne, tout à côté, l’année commençait le 25 mars pour la fête chrétienne de l’Annonciation. Dans d’autres endroits le début de l’an était le 1er mars comme chez les Romains ; ailleurs c’était à Pâques, avec toutes les conséquences sur les fêtes mobiles comme encore aujourd’hui.

Jusque-là, pour être le plus clair possible dans la rédaction des actes d’état-civil, il fallait donner plusieurs références comme par exemple cet extrait de la généalogie des rois de France de Bouchet en 1506 : « Charles VII alla à trépas au chasteau d’Amboise le (samedi) 7 avril 1497 avant Pâques ( le 15 avril cette année-là), à compter l’année à la feste de Pasques ainsi qu’on le fait à Paris, et en 1498 à commencer à l’Annonciation de Nostre Dame ainsi qu’on le fait en Aquitaine » Vrai casse-tête pour les historiens ! On est encore sous le calendrier « Julien ». La réforme du calendrier dite grégorienne n’interviendra que en 1582 sous le règne d’Henri III. 1564 est une année bissextile. Pâques est célébrée le 2 avril cette année-là.

C’est dans la logique de cet édit de Saint Germain qu’il fallait encore faire valider par le Parlement, qu’on ajoute ce dernier article qui est probablement à l’origine du Poisson d’Avril. : « Voulons et ordonnons qu’en tous actes, registres, instruments, contrats, ordonnances, édicts, tant patentes que missives, et toute escripture privé, l’année commence doresénavant et soit comptée du premier jour de ce mois de janvier. Donné à Roussillon, le neufiesme jour d’aoust, l’an de grâce mil cinq cens soixante-quatre. Et de notre règne le quatrième. Ansi signé : » le Roy en son Conseil » Sébastin de l’Aubespine. »

On ne peut pas vraiment dire, vu son âge, que c’est à Charles IX qu’on doit cette décision. Il serait plus juste de dire que c’est une décision prise «  sous le règne de Charles IX ». De même il est faux de dire que cette décision est intervenue le 1er avril 1564 et que donc cette année-là fut plus courte. En règle de droit, les décisions sont rarement rétroactives. L’édit a été signé le 9 août 1564. Je tiens à préciser cela car il y quantité d’articles sur internet venant de sources pourtant sérieuses, qui véhiculent cette erreur.

Je fais remarquer au passage le rôle du Parlement. Les parlements étaient investis du pouvoir de contrôle de légalité, c'est-à-dire du contrôle de la compatibilité des ordonnances, édits et déclarations du roi avec les lois, coutumes, et autres règlements existants. Si le Parlement refusait le roi pouvait passer outre comme le fera Louis XIV et d’autres ! Le roi pouvait non pas révoquer le parlement mais exiler les parlementaires en les renvoyant dans leurs foyers ou en les faisant emprisonner. Pratiques anciennes dont le 49-3 est un lointain héritage !

L’édit de Roussillon fut enregistré dès cette année 1564 par le Parlement de Paris, mais fut appliqué petit à petit avec plus ou moins de bonheur et beaucoup de réticences. Dès qu’il faut changer les habitudes on sait bien, nous les Français, combien c’est difficile d’évoluer ! La décision est appliquée à Paris en 1567, à Beauvais en 1580. Cela nous amène bien vite à la grande réforme grégorienne de 1582. On ne peut donc pas dire que le premier « poisson d’avril » date de 1564 !

Pour donner une explication facile, on se plait à raconter que le 1er avril 1565, c'est-à-dire celui qui suivait la décision de Roussillon, est donc théoriquement celui de la première application de cette décision.

Les habitants de certaines régions, en souvenir de cette date, continuèrent d’offrir des cadeaux farfelus de toutes sortes qui devinrent vite des farces, des blagues et des canulars. Ce serait là le « Poisson d’avril ».

Selon les corps de métiers, on demandait aux apprentis les moins dégourdis, de ramener « la corde à lier le vent », « la passoire sans trou », « la clef des champs », « le bâton à un seul bout » ou de « l’huile de coude ». Voici donc une hypothèse sur l’origine du poisson d’avril. On en trouve d’autres qui n’ont pas plus de fondement que celle-ci.

En Angleterre, le poisson d’avril se dit « april’s fool ». C’est l’occasion de faire de nombreux gags. En Ecosse, c’est le traditionnel « hunt the gowk ». Gowk c’est le coucou. On envoyait l’idiot du village porter un message ; celui qui le recevait envoyait le messager à une autre personne, et ainsi de suite jusqu’à ce que le messager finisse par ouvrir le message et lise ces mots « chasse le coucou un mile de plus ! ». Quand il revenait le soir, éreinté d’avoir couru pour rien toute la journée, les farceurs ayant organisé ce tour pendable, se réunissaient pour rire à ses dépens. La personne dupée était appelée « April gowk » « coucou d’avril ». Et pourquoi le coucou. Parce qu’un vieux dicton dit « Ce n’est jamais avril si le coucou ne l’a pas dit ! »

Les Ecossais avaient ainsi beaucoup de plaisir à envoyer des personnes faire des courses idiotes, comme d’aller chercher des dents de poule ou du lait de pigeon ! Le 2 avril chez eux se nomme « Taily day ». Il s’agit de réussir à donner un cadeau à une personne de son choix tout en essayant de lui coller dans le dos un petit panneau où il est écrit « Donnez un coup de pied aux fesses ».

En Belgique les enfants (et même les plus grands !) attachent un poisson en papier dans le dos de leurs camarades, de leurs parents, de leurs professeurs.

En Allemagne, on dit « April april » ou « Aprilscherz » et ce, au moment de faire sa blague ou juste après pour faire comprendre que c’est juste une blague !

Nous pourrions poursuivre notre promenade ! Poursuivons là avec la Cour jusqu’en Occitanie. Charles IX pénètre en Languedoc en traversant le Rhône le 11 décembre 1564 à la hauteur de Tarascon et Beaucaire. Après la traversée du Rhône en bateau, le roi dîne à Beaucaire puis prend la route du Pont du Gard en se dirigeant à Sernhac pour dormir la nuit du 11 au 12 décembre. Il arrive à Nîmes (12 au 14 décembre 1564). Avant d'arriver à Nîmes dans la soirée du 12 décembre, le roi fait un détour par le château de Saint-Privat pour dîner et pour admirer le Pont du Gard. Le seigneur de Crussol offre au roi une collation, des confitures et des nymphes qui sortent de dessous un grand rocher. Le lendemain, le roi reste toute la journée à Nîmes.

Ensuite c’est Vauvert les 14 et 15 décembre. Le Roi y dîne et y dort. Puis Aigues-Mortes les 15-16 décembre 1564) : le roi dîne et dort dans cette ville forte au milieu des marécages de mer. La Cour reste ainsi dans cette province jusqu’au 21 mars 1565, soit 100 jours ( plus de trois mois). Ce Tour de France exceptionnel se termine seulement le 1er mai 1566.

Quant à la peste de 1564 elle fait de nombreuses victimes à Lyon, Vienne, Chantemerle, Mercurol et autres lieux voisins pendant que les autorités prescrivent une grande surveillance aux portes des villes où les citoyens sont de garde à tour de rôle.Pour les contrevenants les amendes sont fixées à vingt sols.

La papauté généralisa la décision de commencer l’année le 1er janvier pour l’ensemble des pays catholiques en 1622.

La fête Pâques le 9 avril cette année devrait être aux tisons puisqu’il a fait très doux pour Noël 2022. « Noël au balcon, Pâques aux tisons. » Le temps de ce début avril s’annonce être assez frais le matin et printanier en journée si j’en déduit ce que je vois du cycle de la lune. Et les différents services de météorologie les annoncent ainsi.

C’est donc un mois d’avril fidèle aux traditions de son fameux dicton qui s’annonce. «  En avril ne te découvre pas d’un fil. » D’autant plus que nous avons encore à subir la Lune Rousse du avec son cortège de Saints de Glace. Je rappelle pour resituer cette lunaison à sa juste place, que « la Lune Rousse, et la lunaison qui commence après Pâques et dont la Pleine Lune a lieu fin avril ou début mai. » Ce sera donc entre le 20 avril et le 19 mai. Précisément la période où on retrouve ces fameux saint tant redoutés en agriculture.

Addissias.

Jean Mignot le 31 mars 2023